Le théâtre du paraître

Il y a quelque chose de profondément touchant, et un peu triste, dans l’effort qu’un homme met à montrer ce qu’il vaut. La belle voiture rangée bien en vue, la montre qu’on laisse dépasser de la manche, le nom de l’école qu’on glisse dans la conversation comme par hasard. Tout cela demande de l’énergie, de l’attention, parfois de l’argent qu’on n’a pas. Et pour qui ?

C’est là que se cache le paradoxe. Celui que nous cherchons à impressionner est occupé à la même chose que nous : il pense à lui. Il ajuste sa propre posture, soigne sa propre image, guette le regard des autres sur sa propre personne. Personne ne regarde vraiment, parce que chacun est trop affairé à être regardé. Le théâtre est plein d’acteurs et vide de spectateurs.

Alors pourquoi continuons-nous ? Parce que le statut n’a jamais été une affaire d’information, mais de peur. Montrer son rang, ce n’est pas renseigner les autres, c’est se rassurer soi-même. C’est répondre à une vieille question qui ne nous lâche pas : ai-je une place ? Suis-je quelqu’un ? L’homme est un animal qui a longtemps survécu en groupe, et qu’on chassait du groupe pour bien moins que cela. La crainte d’être relégué est plus ancienne que la raison. Elle parle plus fort qu’elle.

Le plus ironique, c’est que cette quête se retourne contre celui qui s’y livre. Plus on en fait pour paraître, plus on signale le doute qui nous habite. L’homme vraiment sûr de sa valeur n’a rien à prouver — et c’est précisément cette aisance-là, ce silence-là, qu’on remarque. Le statut authentique ne se montre pas, il se devine. Ce qui s’exhibe trahit toujours un manque.

Il y a une liberté immense à comprendre cela. Le jour où l’on accepte que personne ne nous regarde autant qu’on le croit, le poids tombe. On peut enfin vivre pour soi, choisir ce qui nous plaît vraiment plutôt que ce qui se voit, garder une vieille voiture qui roule bien, porter ce qui est confortable, dire ce qu’on pense. Cesser de jouer pour une salle vide.

Au fond, la vraie distinction n’est peut-être que celle-ci : ne plus avoir besoin d’en être une.