Dix millions, et après?

Billet d’humeur — 28 mai 2026
À deux semaines et demie du 14 juin, la Suisse retient son souffle pour un chiffre rond: dix millions. L’initiative de l’UDC, «Pas de Suisse à 10 millions!», veut graver dans la Constitution un plafond de population résidente permanente, à atteindre d’ici 2050, avec un signal d’alarme dès 9,5 millions. Nous sommes aujourd’hui autour de 9,1 millions. Autant dire que le compteur tourne, et que la question n’a rien d’abstraite.
Ce qui frappe, c’est l’égalité parfaite. Les premiers sondages donnent les deux camps au coude-à-coude — 47 contre 47 selon la SSR, une courte avance du oui chez Tamedia. On a connu des votations gagnées d’avance et des soirées sans suspense. Celle-ci n’en sera pas une. La clé, comme souvent, est au centre de l’échiquier: ce sont les électeurs du PLR et du Centre qui feront pencher la balance, pas les convaincus des deux bords.
Le malaise est réel, et il serait malhonnête de le balayer. Loyers qui s’envolent, immeubles rachetés à prix d’or puis vidés de leurs locataires, terres qui se bétonnent, trains bondés. Beaucoup de gens ne votent pas contre l’étranger; ils votent contre le sentiment d’un pays qui se densifie plus vite qu’il ne se pense. C’est ce malaise que la droite économique, tétanisée à l’idée de fâcher Bruxelles, peine à entendre — et donc à désamorcer.
En face, l’argument est lourd lui aussi. Un plafond rigide obligerait tôt ou tard à dénoncer la libre circulation, et avec elle à fragiliser tout l’édifice des Bilatérales III, justement en cours de ratification. À Bruxelles, on observe en silence, par crainte d’être accusé d’ingérence, mais le message officieux est limpide: «cela n’aide pas». Notre économie — les soins, la construction, la restauration, l’agriculture — tient debout grâce à une main-d’œuvre qu’aucun décret ne fera apparaître par enchantement.
Voilà le vrai dilemme, et il n’a pas de réponse confortable. Peut-on vouloir freiner la croissance sans scier la branche sur laquelle repose notre prospérité? Peut-on défendre la libre circulation sans jamais répondre à ceux qui en subissent les effets concrets, loyer après loyer? Les deux camps ont une part de raison, et c’est précisément ce qui rend ce scrutin difficile.
On vote aussi, le même jour, sur le durcissement de l’accès au service civil. Sujet moins spectaculaire, mais révélateur: là aussi un Röstigraben se dessine, les Romands et les jeunes traînant les pieds derrière une réforme pensée pour renforcer l’armée. Comme quoi, d’un objet à l’autre, c’est souvent la même fracture qui réapparaît entre une Suisse alémanique plus disciplinée et une Romandie plus rétive.
Mon sentiment, à hauteur de citoyen vaudois? Méfions-nous des chiffres ronds. «Dix millions» sonne juste à l’oreille, comme tous les slogans qui tiennent en deux mots. Mais une Constitution n’est pas une affiche, et un plafond gravé dans le marbre engage des décennies qu’aucun sondage de printemps ne peut prévoir. Le vrai débat n’est pas «pour ou contre les étrangers» — c’est «quel pays voulons-nous habiter, et à quel prix». Sur cette question-là, aucun seuil automatique ne nous dispensera de réfléchir.
Rendez-vous aux urnes le 14. Et d’ici là, méfions-nous autant des peurs qu’on nous vend que des prospérités qu’on nous promet.