Merci d’aller téléphoner ailleurs qu’à côté de ma table !

On en est où, exactement ? On est assis en face de quelqu’un, on a fait l’effort de se voir, de se poser, de partager un repas — et voilà que son téléphone se met à sonner, et cette personne décroche. Devant moi. Comme si je n’existais plus. Comme si la voix dans le combiné avait soudain plus de valeur que celle qui est là, en chair et en os, à trente centimètres.

On me dira « c’était important ». Non. Rien n’est plus important que le respect qu’on doit à la personne qu’on a en face de soi. Si c’était vraiment urgent, on s’excuse, on se lève, on va téléphoner ailleurs. On ne reste pas planté là, à table, à répondre « ouais… ouais… non, c’est bon, je suis avec quelqu’un » — pendant que le quelqu’un en question attend, comme un meuble, qu’on veuille bien lui accorder à nouveau un peu d’attention.

Ce petit rectangle a pris toute la place. Toute. Il est devenu plus important que la conversation, plus important que le regard, plus important que le moment lui-même. On dîne avec des gens et on est en réalité assis en face d’un écran qui vibre, qui clignote, qui exige d’être regardé en priorité sur tout le reste. Et le pire, c’est qu’on trouve ça normal maintenant. On ne s’excuse même plus. On décroche, point.

Alors non, ce n’est pas de la nostalgie de vieux con qui regrette le bon vieux temps. C’est une question de politesse élémentaire, celle qu’on apprenait avant même de savoir lire : quand on est avec quelqu’un, on est avec quelqu’un. Pas à moitié. Pas en état d’alerte permanente au cas où le téléphone sonnerait. On est là, ou on n’y est pas.

Et cette manie de décrocher à tout bout de champ, en pleine phrase, en plein repas, en pleine discussion — ça s’appelle du mépris, tout simplement. Le mépris poli, celui qu’on n’assume même pas, mais qui fait très bien son effet : la personne en face comprend très vite qu’elle compte moins qu’un coup de fil de son cousin qui vend des panneaux solaires.

Alors s’il vous plaît, la prochaine fois : on rappelle. On rappelle après. On rappelle plus tard. On rappelle, point final, ce foutu bordel de téléphone — et on reste, pour une fois, avec la personne qui a fait l’effort d’être là.

Plus de respect, plus de gêne. Que des cons.