Il parle à son téléphone. Dans la rue, dans le train, au bistrot, debout, le museau collé à sa vitre noire, il cause à un caillou rempli de puces et il attend que le caillou lui réponde. Voilà où on en est : l’homo sapiens, des millions d’années pour se redresser, et il s’est remis à quatre pattes devant un écran.
Il demande la météo à sa poche au lieu de lever la tête. Il demande son chemin à une voix de synthèse au lieu de regarder où il met les pieds. Il demande à l’IA ce qu’il doit penser, ce qu’il doit écrire, ce qu’il doit répondre à sa femme. Et il gobe tout, bien sûr, sans jamais se demander qui a fabriqué la machine, qui la paie, ni à qui elle sert. Un mouton qui bêle son mot de passe, voilà ce qu’il est devenu.
Mon préféré, c’est le type qui sort son ordinateur au bistrot. Entre deux gorgées de café, il « travaille ». Il ne voit plus la serveuse, ni le patron, ni le vieux au comptoir qui avait peut-être quelque chose à dire. Le bistrot, c’était l’endroit où on parlait, où on s’engueulait, où on riait fort. Il en a fait une salle d’attente avec Wi-Fi.
Cette vie en plastique, personne ne l’a imposée. Il la fabrique lui-même, parce qu’il n’a pas le courage de régler ses vrais problèmes. Seul ? Il met une appli dessus. Perdu ? Un assistant. Vide ? Un fil d’actualités sans fin. Et pendant qu’il fait défiler son néant, la nature, qu’il n’écoute plus, continue son travail. La pluie, le gel, la sécheresse, la vigne qui sait mieux que lui quand il est temps. Elle n’a pas de mise à jour, pas de batterie, pas d’abonnement, et personne ne lui a jamais donné d’ordre.
J’espère qu’elle se vengera. J’espère qu’elle fera payer cette bande d’imbéciles persuadés d’être intouchables parce qu’ils tiennent dans la main le dernier natel à mille francs. Le jour où le réseau tombera, où la batterie sera à plat et où la voix aimable ne répondra plus, on rigolera bien. Ils resteront plantés au milieu de la rue, sans mode d’emploi, sans boussole et sans une idée à eux.
Parce que c’est ça qui nous attend : la connerie sans limite et le mensonge à l’échelle industrielle, fabriqués à la chaîne par des machines qui ne dorment jamais et applaudis par ceux qui ont arrêté de réfléchir. Un monde où l’on ne saura plus ce qui est vrai, et où plus personne n’en aura envie.
Moi, je garde les pieds dans la terre, les yeux ouverts et la tête à moi. Eux, qu’ils continuent à parler à leur poche.
Pierre Charles, dit Charlo
@pco