J’ai grandi dans une famille viticole. Sans qu’on me demande mon avis, sans qu’on se demande si c’était ma vocation, j’ai été désigné pour reprendre le domaine. Quand le moment est venu de décider, et que j’ai refusé cette vie que nous avions conçue pour moi, le sol s’est effondré.
L’alcool m’a aidé à survivre pendant ces mois-là. Une béquille parmi d’autres choix envisageables. J’aurais pu prendre des pilules : antidépresseurs, anxiolytiques, somnifères, le cocktail que la médecine moderne offre à profusion. Je n’ai pas souhaité cela. Je suis de ceux qui privilégient la nature plutôt que le laboratoire, et je n’ai jamais imaginé que l’empilage de molécules de synthèse pouvait remplacer ce que la vie demande de traverser.
J’ai réussi à m’en sortir, j’ai retrouvé ma motivation, et c’est de l’histoire ancienne, sauf pour certaines personnes.
Parmi les gens qu’on croise à ces moments-là, il y a un type d’individu que tout le monde a un jour rencontré : celui qui te tend la main d’un côté, et qui te tend le verre de l’autre. Celui qui te convie à prendre un verre, puis un autre, et qui ensuite, le jour où tu as repris ta vie en main, raconte à ton entourage qu’il a été ton salut.
Plus précisément : il va dire à tout le monde que tu as des problèmes d’alcool. Comme ça, sans contexte, sans nuance. Pour faire la conversation. Pour exister dans le récit. Pour briller un instant en se positionnant en tant que bienfaiteur dans une histoire qui ne lui appartient pas.
Ce comportement, c’est l’archétype d’un certain type de personne — j’en parle au masculin parce que c’est un homme cette fois, mais on le trouve partout, dans toutes les régions, dans tous les milieux. Quelqu’un qui n’a rien bâti de solide dans sa propre vie, et qui compense en se servant des fragilités des autres comme monnaie sociale. Quelqu’un qui confond la générosité avec le pouvoir qu’il croit avoir sur toi.
Ce que je veux dire à ce genre de personnes — il y en a plus qu’on ne croit — c’est ceci :
Mon passé n’est pas votre carte de visite.
Ma faiblesse d’autrefois ne fait pas votre force d’aujourd’hui.
Vos confidences déplacées ne doivent pas être divulguées à la jeunesse de ceux que j’aime, afin que vous soyez présents l’espace d’un moment!
Je n’ai pas besoin de vous nommer. Vous savez qui vous êtes. Et si vous lisez ces lignes en vous reconnaissant, c’est déjà trop tard pour vous : aucune personne digne ne se reconnaîtrait dans ce portrait.
Quant à mon fils et à celle qui partage sa vie : je leur fais entièrement confiance pour me juger sur qui je suis aujourd’hui, et non sur qui j’ai été à un moment difficile. C’est cela, la dignité. C’est précisément ce que vous n’avez jamais compris.

