Il paraît que les asiles sont pleins. Permettez-moi d’en douter.
Parce que si c’était vraiment le cas, les routes seraient désertes, les open spaces vides, les réseaux sociaux silencieux, et les files d’attente à la caisse auraient une fluidité suspecte. Or ce n’est pas ce que j’observe. Loin de là.
La connerie humaine, contrairement au bon vin, ne se bonifie pas avec le temps. Elle se démocratise. Elle s’étale. Elle revendique même le droit d’exister, ce qui est sans doute son chef-d’œuvre absolu. On a longtemps cru que l’éducation allait régler le problème. Raté. On a misé sur internet pour diffuser le savoir. Résultat : on a surtout perfectionné la diffusion de l’imbécillité à grande échelle, en temps réel, avec emoji.
Le fou classique — celui qu’on imagine en pyjama à rayures, causant avec les murs — est une espèce presque sympathique. Il ne cache rien. Sa déraison est franche, assumée, sans arrière-pensée. On sait à quoi s’en tenir.
Le vrai problème, c’est l’autre. Celui qui conduit comme s’il était seul au monde. Celui qui parle fort au téléphone dans le train en vous regardant droit dans les yeux, histoire de bien établir sa domination territoriale. Celui qui vote pour des gens dont il ne comprend pas le programme mais dont il aime le look. Celui qui donne des conseils de santé sur Facebook entre deux photos de son repas. Celui-là est libre. Il circule. Il vote. Il procrée parfois.
Et personne ne dit rien.
On a construit des institutions pour encadrer la folie diagnostiquée. On n’a rien prévu pour l’autre — la folie ordinaire, la connerie ambiante, celle qui ne remplit pas les critères du DSM mais qui pourrit l’existence du voisin, du collègue, du passant.
Schopenhauer disait que la bêtise est une limitation de l’intelligence. Soit. Mais il n’avait pas vu défiler le flux Instagram d’un influenceur lifestyle de 23 ans qui explique comment « optimiser sa vie». Là, c’est une autre catégorie. Quelque chose qui dépasse la simple limitation. Une performance.
Je ne réclame pas l’internement de masse — je ne suis pas fou, moi. Je constate simplement que la frontière entre le dedans et le dehors des établissements spécialisés est tracée avec beaucoup… d’approximation.
Et que certains jours, en observant mes contemporains, je me demande sincèrement qui a la clé.
Après tout, c’est peut-être ça le vrai critère d’internement : poser la question.
