CHAPITRE 3 : LA PREMIÈRE PANIQUE

Migros de Bulle, canton de Fribourg — Jour 12

Léa Pasquier poussait son caddie dans les allées bondées. L’atmosphère était électrique. Les gens se bousculaient, s’arrachaient les derniers produits des rayons. On entendait des cris en français, en allemand, en portugais, en albanais — toutes les langues qui faisaient la Suisse moderne.

Elle avait deux enfants. Tom, 6 ans, et Chloé, 3 ans. Son mari, Julien, avait perdu son emploi six mois plus tôt chez Bobst à Mex. Leur budget était déjà serré, et l’aide sociale du canton ne suivait plus.

Les prix avaient quadruplé en une semaine. Un paquet de pâtes à 4.50 francs en coûtait maintenant 20. Une boîte de Hero, 30 francs. Les œufs suisses, quand on en trouvait, partaient à 25 francs la demi-douzaine. Le Cervelat, ce saucisson sacré qu’on grillait en famille au bord du lac, était devenu un luxe.

« Maman, pourquoi tout le monde est méchant ? » demanda Tom.

Léa vit ce qu’il voyait : des gens qui se battaient, qui s’insultaient, qui se volaient mutuellement. Une vieille dame, peut-être 85 ans, fut renversée par un homme qui lui arracha son sac. Elle tomba lourdement contre le rayon des céréales. Personne ne s’arrêta pour l’aider. Trois jours plus tôt, ces mêmes personnes auraient salué la dame à la sortie de l’église, lui auraient demandé des nouvelles de ses petits-enfants. Maintenant, elle n’était qu’un obstacle.

Léa attrapa les dernières boîtes de thon sur l’étagère. Un homme l’empoigna par le bras, serra fort.

« Lâche ça. C’est à moi. »

« J’étais là avant vous ! »

« J’en ai rien à foutre. »

Il tira violemment sur les boîtes. Léa résista. L’homme la poussa brutalement. Elle tomba, lâchant les conserves. Tom se mit à pleurer, Chloé hurla.

À la caisse, Léa réussit à payer pour trois boîtes de haricots Hugo Reitzel et un paquet de riz. 168 francs. De quoi tenir quatre jours.

En sortant, elle vit des émeutes éclater devant l’Hôtel-de-Ville de Bulle. La police cantonale fribourgeoise, en sous-effectif, lançait des gaz lacrymogènes. Une voiture brûlait sur la place du Marché-aux-Bestiaux. Quelqu’un avait taggé sur la façade d’une pharmacie : « LE PEUPLE A FAIM. »

Le pays s’effondrait sous ses yeux.

Léa serra les enfants contre elle et courut vers son appartement. Dans l’ascenseur, elle pleura silencieusement. Au-dessus de Bulle, le ciel restait bleu, indifférent, splendide. Le Moléson dressait sa silhouette familière. Tout était à sa place. Et tout s’écroulait.