Agroscope, station de recherche de Posieux, canton de Fribourg — Jour 5
Dr. Sarah Steiner n’avait pas dormi depuis 72 heures. Bernoise d’origine, formée à l’EPFZ puis à Wageningen, elle dirigeait depuis quatre ans le département de génétique végétale d’Agroscope. Ses yeux brûlaient, sa tasse de Cailler chaud — un vieux truc qu’elle tenait de son père pour rester éveillée — était vide depuis longtemps. Mais elle continuait à analyser les données qui affluaient du monde entier.
Les résultats étaient formels et terrifiants.
« C’est confirmé, » dit-elle en se tournant vers son équipe — un mélange de chercheurs suisses, de stagiaires de l’EPFL, et de scientifiques étrangers en visite. « 97 % des graines testées ne germent pas. Les 3 % restants montrent une germination anormalement faible, et les plants meurent dans les 48 heures. »
Autour de la table de conférence, les visages étaient blêmes. Agronomes, biologistes, experts de l’Office fédéral de l’agriculture venus exprès de Berne — tous comprenaient ce que cela signifiait.
« Toutes les espèces ? » demanda Marcus Okafor, spécialiste nigérian de l’agriculture tropicale, en visite à Agroscope dans le cadre d’un programme d’échange.
« Toutes. Céréales, légumes, légumineuses, même les variétés sauvages. On a testé du blé Mont-Calme, du seigle valaisan, des haricots de la collection ProSpecieRara que je gardais pour ma thèse. Rien. Même les semences certifiées de chez Sativa ou de Delley. Zéro germination. »
Sarah projeta un graphique sur l’écran.
« Regardez cette courbe. La germination a chuté brutalement il y a exactement 17 jours. Comme un interrupteur qu’on aurait éteint. »
« C’est impossible biologiquement, » intervint Yuki Tanaka, généticienne japonaise qu’Agroscope avait fait venir en urgence. « Une mutation génétique ne peut pas affecter toutes les espèces végétales simultanément sur toute la planète. »
« Je sais. Mais les faits sont là. »
« Et nos réserves ? »
Sarah hésita. C’était la question qu’elle redoutait. Elle se tourna vers Pietro Galli, le délégué de l’Office fédéral pour l’approvisionnement économique du pays.
Pietro toussa. Il avait préparé ces chiffres trois fois ce matin. Il les redoutait à chaque fois.
« Pour la Suisse, nos réserves obligatoires de céréales panifiables tiennent environ six mois en consommation normale. Avec un rationnement sévère, peut-être neuf. Le pays produit la moitié de ce qu’il consomme — donc même en mobilisant tout, sans nouvelles récoltes, on tient un an, grand maximum. À l’échelle mondiale, c’est sept mois. Avec rationnement strict, peut-être dix. Après… »
Elle n’eut pas besoin de finir. Tout le monde dans la salle comprenait. Après, ce serait la famine. À l’échelle planétaire.
« Il faut prévenir le Conseil fédéral immédiatement. »
« Le Conseil fédéral est déjà au courant. Une séance extraordinaire est prévue ce soir au Palais fédéral. La Confédération va activer le dispositif de la Loi sur l’approvisionnement du pays. Mais… je veux être honnête avec vous. Si nous ne trouvons pas rapidement pourquoi cela se produit et comment l’arrêter, nous n’avons aucune chance. »
Le silence qui suivit était pesant. On entendait le tic-tac de la vieille horloge accrochée au mur, et au loin, le meuglement d’une vache du troupeau expérimental d’Agroscope. Une vie qui continuait. Pour combien de temps ?
« La population mondiale est de 8 milliards d’êtres humains, » reprit Pietro d’une voix blanche. « Sans nouvelle production agricole, avec seulement les stocks existants… Les modèles économiques prévoient des émeutes en moins de trois mois. L’effondrement des États en moins de six. Et après… »
« L’apocalypse. »
Sarah fixait la fenêtre. Dehors, les Préalpes fribourgeoises scintillaient sous le soleil de mai. Le mont Gibloux. Les Dents-Vertes. Le Moléson au loin. Tout cela paraissait si solide, si éternel.
Mais rien ne l’était.
