CHAPITRE 1 : LA TERRE STÉRILE

Ferme Rouiller, Mossel, canton de Fribourg — Jour 1

Maya enfonça ses doigts dans le sol de la serre. La terre était riche, humide, parfaite — cette terre molassique des Préalpes fribourgeoises que sa famille travaillait depuis sept générations. L’odeur familière de terreau et d’humus emplissait l’air, mêlée au parfum vert des plants qu’elle avait conservés en pots. Pourtant, rien. Pas la moindre pousse.

Elle avait planté ces graines de tomates anciennes — des Beromünster jaunes, une variété sauvegardée par ProSpecieRara — il y a trois semaines. D’habitude, les premiers germes auraient déjà percé la surface, ces petites pousses vert tendre qui annonçaient la promesse d’une récolte estivale.

« Encore rien ? » demanda son grand-père, Jonas, depuis le seuil de la serre.

Elle secoua la terre de ses mains et se releva, découragée.

« Rien. Comme partout ailleurs. »

Jonas avait 78 ans. Son visage était buriné par des décennies passées sous le soleil et sous les bises glaciales du Plateau, ses mains étaient épaisses et calleuses, marquées par le travail. Il portait son éternel bleu de travail délavé et ses bottes en caoutchouc maculées de boue. Il parlait avec ce fort accent fribourgeois qu’on entendait de moins en moins, où chaque mot prenait son temps, où les « r » roulaient encore.

Il s’approcha lentement, son dos voûté témoignant des années passées à faucher, à traire, à ramasser les cailloux dans les champs. Il se pencha avec difficulté, prit une poignée de terre, la sentit profondément, puis la laissa couler entre ses doigts ridés.

« La terre n’a pas changé, » murmura-t-il. « Elle est toujours vivante, je le sens. C’est… c’est autre chose. Comme si la vie refusait de revenir. C’est jamais arrivé, ça. Jamais. Même en quarante-sept, quand on avait eu la grande sécheresse, les graines, elles germaient. Petites. Mais elles germaient. »

Maya observa son grand-père. Elle avait 28 ans, un master en agronomie de la HEPIA à Genève, et avait choisi de revenir à la ferme familiale trois ans plus tôt, contre l’avis de ses parents qui rêvaient d’une carrière à Berne ou Zurich pour leur fille unique. Sa mère travaillait à l’Office fédéral de l’agriculture, son père dans une entreprise pharmaceutique bâloise. Pour eux, revenir à la terre était un retour en arrière.

Mais Maya aimait la terre, le rythme des saisons, la satisfaction de voir pousser ce qu’elle avait planté. Elle aimait surtout les anciennes variétés, celles que sa grand-mère cultivait avant elle : le seigle valaisan, le maïs rouge de Vallemaggia, les pommes Berner Rosen, les haricots Saint-Esprit. Elle s’était engagée dans ProSpecieRara, militait pour l’agroécologie, dénonçait les paiements directs qui favorisaient encore trop l’agriculture intensive.

Aujourd’hui, toute cette satisfaction s’était transformée en angoisse.

Elle alluma son téléphone. Les notifications explosaient. Les groupes de discussion d’agriculteurs étaient en effervescence. WhatsApp de l’Union suisse des paysans, Telegram d’Uniterre, le forum de la Fédération romande des consommateurs. Les mêmes messages, encore et encore.

Frédéric Demierre, à Romont : « Mes blés ne lèvent pas. »

Sandra Ruegsegger, dans l’Emmental : « Rien. Pas un brin. »

Marco Bernasconi, au Tessin : « Niente. La terra è morta. »

Et les nouvelles venaient du monde entier. États-Unis, Chine, Brésil, Inde, Australie, France, Allemagne — partout, le même phénomène inexplicable.

« Grand-père, regarde ça. » Elle lui tendit le téléphone.

Jonas chaussa ses lunettes, plissa les yeux. Il lisait lentement, son visage se fermant à mesure qu’il comprenait l’ampleur du problème.

« C’est partout. Partout dans le monde. »

Les scientifiques d’Agroscope à Posieux multipliaient les hypothèses : mutation génétique, pollution invisible, rayonnement cosmique, contamination des sols par les néonicotinoïdes. Mais aucune explication ne tenait vraiment.

Les réserves alimentaires mondiales étaient calculées pour tenir six mois, peut-être un an avec un rationnement strict. La Suisse, grâce à ses réserves obligatoires d’État gérées par Réservesuisse, pouvait peut-être tenir un peu plus longtemps. Mais après…

« Grand-père, qu’est-ce qu’on va devenir ? »

Jonas posa sa main calleuse sur l’épaule de sa petite-fille.

« Les humains ont survécu à l’ère glaciaire, aux pestes, aux guerres. On a survécu à 1816, l’année sans été, quand on mangeait des racines pour pas mourir. On trouvera un moyen. On trouve toujours. »

Mais dans ses yeux, Maya vit ce qu’il ne disait pas : la peur.