Nous sommes des vivants qui n’aimons plus la vie. Cette phrase résume ce que je pense depuis longtemps.

Il existe deux façons d’habiter le monde. Le prosaïque : utiliser, fabriquer, maîtriser, mesurer, reproduire. Le poétique : la chose en elle-même, la communion plutôt que la communication, le surgissement plutôt que le calcul. Notre civilisation a tout misé sur le premier terme et vidé le second — au point d’oublier ce que signifie exister.

Ce constat dépasse l’écologie. Il touche à la façon dont on vit chaque journée. Regarder un paysage pour le photographier plutôt que pour le voir. Écouter quelqu’un pour répondre plutôt que pour l’entendre. Traiter une forêt comme un stock de bois, un moment comme un contenu à publier. Le prosaïque a colonisé jusqu’à nos loisirs.

Je me méfie aussi du techno-solutionnisme ambiant : l’idée qu’un problème créé par la technique se résout par plus de technique. C’est un aveuglement — comme si ajuster les warnings pouvait sauver une voiture qui fonce dans le décor. Le vrai problème n’est pas technique, il est existentiel : on a perdu le sens de ce qui vaut la peine d’être vécu.

Ce qui me touche dans cette idée, c’est qu’elle ne réclame ni sacrifice héroïque ni solution miracle. Elle demande juste de rouvrir les yeux sur ce qui existe indépendamment de son utilité : une conversation sans but, un silence, un geste lent. Rien de spectaculaire — et c’est bien le point. Le poétique n’a rien à voir avec la joliesse ou la nostalgie ; c’est simplement la vie prise au sérieux, pour elle-même.

On ne changera pas le monde en un billet de blog. Mais on peut déjà décider de regarder une chose sans se demander à quoi elle sert. C’est un début.

Charlo