Je le dis tout net : ce monde-là, je ne l’ai pas commandé. Ce n’est pas celui qu’on m’a promis, ce n’est pas celui pour lequel on s’est levé chaque matin, on a bossé, on a fait des efforts, on a essayé de transmettre quelque chose qui ressemble à de la tenue. Et pourtant, c’est celui qu’on nous a livré. Sans emballage, sans mode d’emploi, et visiblement sans possibilité de retour.

On nous a vendu le progrès. On a eu la vitesse, l’écran, la connexion permanente — et on a perdu au passage un truc tout bête qu’on appelait le respect. Le respect du temps de l’autre, de sa présence, de sa parole. Aujourd’hui on coupe la parole, on répond au téléphone en pleine conversation, on regarde son écran plutôt que la personne, et personne ne trouve ça grave. On a gagné en rapidité ce qu’on a perdu en tenue.

Et la gêne, elle est passée où ? Avant, on avait honte de mal se comporter. On rougissait, on s’excusait, on savait qu’on avait dépassé une ligne. Maintenant, plus rien ne gêne personne. On fait n’importe quoi, au vu et au su de tous, avec l’aplomb tranquille de quelqu’un qui sait que de toute façon, il ne sera jamais repris. La gêne, c’était le dernier garde-fou avant l’anarchie polie. Il a sauté.

Je ne suis pas en train de dire que c’était mieux avant, comme un vieux qui radote sur son passé enjolivé. Je dis que ce monde-ci a perdu quelque chose d’essentiel en cours de route, et qu’on ne s’est même pas donné la peine de s’en apercevoir. On a échangé la politesse contre la vitesse, l’attention contre la notification, la parole donnée contre le « je verrai ».

Alors oui, ce monde n’est plus celui que je voulais. Il ne me demande d’ailleurs pas mon avis, et c’est bien le problème : plus personne ne demande l’avis de personne, plus personne ne s’excuse, plus personne n’a honte de rien. On avance comme ça, tête baissée sur son écran, en croyant que c’est ça, le progrès.

Ce n’en est pas. C’est juste plus de monde, moins de gens.